Elle cousait.
Point par point chaque feuille d'un arbre de Vie dessinait leur silhouette
blanche sur un fond blanc qui laisserait passer la lumière. Au contour des
racines, elle comprit enfin comment manier l'étoffe pour qu'elle ne s'effiloche
pas après le découpage. Elle attaquait maintenant sa deuxième branche.
Finirait-elle à temps?
Elle aurait dû écrire. Elle était venue là pour ça. Un privilège rare pour
lequel beaucoup d'écrivants anglophones l'envieraient à coup sûr. Il y avait
toujours eu l'excuse du manque de temps, l'excuse du lieu inapproprié, la
procrastination de commencer et surtout de par quel bout commencer. Sûrement
dans une maison silencieuse autant que spacieuse, dans une Ardèche estivale, la
pensée s'éclaicirait et les mots couleraient.
Naturellement.
La rechute de son mal le lendemain de son arrivée l'avait soudainement figée.
L'urgence était soudainement à autre chose. La faiblesse une fois de plus
l'avait envahie et elle n'osait plus soulever le drap à chaque aube qui la
vidait toujours un peu plus.
Etendue blanche.
Oblitérer les couleurs.
Une autre feuille vient de se détacher et lentement elle découpe la suivante
surfilée jusqu'alors au voile de coton sous jacent.
Blanc bien sur.
Ne pas penser au rouge.
Faire abstraction d'un corps déjà si las, vidé de sa substance vitale.
Les deux mains occupées dans une création qui sera autant de feuilles blanches
que celles qu'elle ne parvient toujours pas à remplir. L'aiguille entre le pouce
et l'index calligraphie un autre ballet que les mots l'auraient fait sous sa
plume, mais les gestes sont semblables.
Un va et vient léger pour points d'ourlet comme des cursives légères en pleins
et déliés. A la différence de doigts tenant la plume, courant à rase motte du
papier, la main ici s'envole comme un cerf-volant retenu par un fil arrimé à
l'ouvrage. Un moulinet invisible rapetisse imperceptiblement cette distance
mesurée à chaque retour de l'aiguille vers son prochain piqué. L'autre main
s'affaire également, paisiblement maintient le tissu à la juste distance entre
la table où s'étale l'ouvrage et l'endroit d'arrimage où les nouveaux points
ancrent le balbutiement d'une brindille.
Les mots ne viendront pas mais elle remontera vers son Nord Outre-Manche,
sereine, malgré l'épuisement du corps vers un destin bien incertain.
---
Un arbre de Vie blanc sur blanc laisse filtrer une lumière blafarde d'un hiver
qui s'installe jusqu'au cœur d'une chambre.
Les mots à nouveau se font pressants et gargouilleurs. Ils auraient tant encore
à dire.
Chaque feuille blanche, témoin d'une vie disparue encore à écrire.
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